Dans la peau d’un photographe de presse

Je vais vous raconter l’expérience photographique la plus fun que j’ai vécu depuis que je me suis retrouvé à shooter du Fine Art Nude dans un studio à Sydney.

Un ami, photographe au 24h, m’a appelé un jour pour me dire qu’un poste de photographe de presse se libérait dans la plus grande agence de presse suisse. Lui-même pigiste là-bas, il m’a dit qu’il fallait à tout prix que je tente ma chance car c’était une occasion unique.

Alors j’ai foncé, en préparant un CV de photographe… Sauf que je n’avais aucune idée à quoi pouvait bien ressembler un CV de photographe, alors j’ai fait un CV « normal » agrémenté de mes quelques publications et un lien vers mon blog que j’ai proprement envoyé en PDF.
Sauf que lorsque je l’ai montré à Diane, graphiste, elle m’a constructivement démonté ma mise en page. Bref, j’ai obtenu rendez-vous avec Laurent, chef-adjoint de Keystone et on a discuté passé deux heures de temps dans un café. Si seulement mes vrais entretiens d’embauche pouvaient se passer ainsi…

Laurent m’a alors convié à l’accompagner sur le terrain, alors je l’ai rencontré le dimanche suivant devant le stade de la Maladière pour un match de super league.
D’abord, la salle de presse où on va chercher son accréditation, la feuille de match et préparer son matériel. Puis Il m’a briefé sur les objectifs de la soirée :

  1.  Voir si Bulat Chagayev, le tant décrié propriétaire du club, sera présent car il fait les choux gras de l’actualité et il faudrait renouveler le stock photo.
  2. Guetter les supporters du FC Zürich, qui ont allumés des engins pyrotechniques lors des derniers matchs. Attention, ne pas s’approcher trop près : un supporter ne brille ni pour son intelligence ni pour son amour de la photo.
  3. Photographier le match. Aussi

KEYSTONE/Regis Matthey

A ce moment-là, il me tend mon matos pour la soirée : un Nikon D3 et un 400mm f/2.8. Le 400mm est un gros bébé, pas loin de 5kg ! Et sérieusement, il y a des voitures qui valent moins que ça. Je fais remarquer à Laurent que la lentille est parsemée de grosses tâches. Un peu dubitatif sur l’étendue de verre, je cherche mon stylo de nettoyage. Mais à ce moment mon comparse sort une peau de chamois, oui, la même que pour nettoyer ta twingo qui vaut moins cher que mon objectif, et donne un grand coup de torchon sur la lentille de la taille d’une assiette à soupe.

KEYSTONE/Regis Matthey

Une fois descendu dans l’arène, on prend la température : plutôt froide. Les supporters sont sages, chantonnent en agitant leurs drapeaux mais ont laissé les pétards à la maison. Bulat fait son frileux, on ne le verra pas de la soirée. Reste donc le match.

Je me positionne dans un coin du terrain, entre d’autres photographes de presse Suisse-allemands. Assis sur la caisse de mon objectif, j’essaye de suivre l’action. Pas facile, le ballon vole dans tous les sens, les joueurs courent d’un bout à l’autre du terrain et soudain… GOAAAAAL pour les Neuchâtelois. Mais au même moment je me fais insulter en bourbine. Que s’est-il passé ? L’action se déroulant de mon côté, j’ai appuyé le Nikon, trop long, sur la bannière de pub devant moi pour suivre l’action avec mon Canon en bandoulière. Se faisant, l’imposant objectif a bouché la vue du collègue et lui a coupé le ballon rentrant dans le but… Aie aie aie voila pas que je lui ai salopé le boulot…

Après avoir baragouiné des excuses en frangallemand, dorénavant plus attentif, j’essaye de me concentrer sur les actions importantes, mais tout se passe trop vite : le joueur blanc contrôle le ballon, il fait une passe -clic- mais le joueur noir intercepte de la tête -clic- Alors qu’il court avec le cuir, il se fait tacler par un adversaire -clic clic clic- et voila qu’un joueur en jaune apparait dans le viseur -clic-. Ah non ça c’est l’arbitre -clic clic-. Dans l’intervalle, j’aurais du mémoriser les numéros de maillot mais alors que j’essaie encore de débrouiller la scène, Laurent a lui déjà déchargé, traité et légendé les photos, et est en train de les envoyer à l’agence depuis le bord du terrain !

Tourne-moi le dos que je voie ton numéro

Deux semaines après ce premier contact, je retrouve Laurent pour une deuxième session d’essai : le pilote de F1 Sébastien Buemi donne des cours de conduite aux gendarmes dans le cadre de la campagne « La route n’est pas mon circuit ». Enfin, il ne donne pas de cours lui-même mais assure la comm’ du projet : au volant d’une Opel au phare bleu, il s’amuse aux limites de l’adhérence en baladant Mme la Conseillère Jacqueline De Quattro sur l’aéroport de Payerne.

Bonjour M. l'agent, je roulais trop vite dans votre véhicule ?

A midi, on est tous convié à manger avec les gendarmes. « Il y aura du poulet !? » lance un photographe par dessus l’épaule.

L’après-midi est à nouveau consacrée au sport : match de basket à Nyon. Des conditions de lumières difficiles : condamné à utiliser mon matériel, le 50mm f/1.8 n’est pas assez réactif sans compter les limites de mon boitier amateur. Le flash fait l’appoint mais me cantonne au 1/200s.

Sans appareil pro, on sent vite les limites de son matériel

Dernière étape de la journée, le derby Lausanne Hockey Club contre les Chaux-de-Fonniers du HCC. L’ambiance est tout autre dans un Malley chauffé au rouge : ça chante, ça agite des écharpes, ça tambourine, ça danse. Rien à voir avec le silence révérencieux du basket ou le public épars de la Maladière.

De retour sur le D3 et avec un 70-200mm, je me régale. Des têtes de tueurs, des carrures et du caractère, même si le match se déroule à mille à l’heure, je trouve plus facile à couvrir que le foot (et les numéros sont des deux côtés du maillot). Le LHC est annoncé comme favoris, alors je me place du côté des goals adverses. Le pronostic est juste, les Lions mènent 2-1 à la fin du premier tiers.

KEYSTONE/Regis Matthey

S’ensuit un deuxième puis troisième tiers où le HCC rattrape le score pour finir sur la marque de 4-4. Le temps additionnel ne changera rien et c’est bien aux tirs au but que les équipes vont être départagées. Ayant toujours foi pour les favoris, je me retrouve dépité quand les Neuchâtelois triomphent, me laissant avec peu de photos de leur équipe. Pas facile le métier de reporter, surtout qu’ensuite il nous reste un quart d’heure pour envoyer les photos avant la clôture des journaux à 23h ! Le stress pour décharger les photos, les trier, développer, mettre la légende et les télécharger sur le serveur !

KEYSTONE/Regis Matthey

Finalement ce fut une super expérience que d’être sur le terrain en compagnie de pros. Pour qui s’intéresse à l’actualité, on devient acteur, toujours en retrait mais témoin du direct. Les photographes se reconnaissent entre eux, se lancent des piques et des vannes, on rencontre des gens : politiques, personnalités, sportifs, on assiste à des événements qui remplissent les colonnes de nos quotidiens. C’était la première fois que j’assistais à un match de foot, de basket et de hockey, et ce directement au bord du terrain !

Le côté que j’aime moins, c’est ce côté « distant » : le photographe a peu d’interaction avec le sujet photographié, et quand ça arrive, il est souvent considéré comme « intru ». Avez-vous remarqué le doigt d’honneur d’un supporter sur la première image ? – C’est comme un flic en uniforme, l’appareil photo donne un statut qui n’est pas forcément apprécié. Moi j’aime connaître la personne en face de l’objectif et qu’il y ait un vrai échange et pas juste un vol d’intimité.

De toute évidence, ce n’est pas un métier facile : horaire inconstant, la moitié du boulot consiste à se délacer d’un lieu à un autre, à planifier un événement ou une rencontre et la part de stress lors des moments d’action est importante. On sait que chaque instant peut être décisif et qu’il n’y a pas de retour en arrière possible. Il faut maitriser son matériel, connaître le sujet, composer avec les conditions du terrain, pluie, brouillard, intérieur mal éclairé, c’est pas des conditions studio. Il faut également connaître quel type d’image veulent les médias, sans renoncer à se faire plaisir et devoir envoyer les photos avec un court descriptif dans les meilleurs délais, souvent en même temps que se passe l’actualité.

Mais en fin de compte, quelle satisfaction de voir sa photo publiée dans un média !

En bonus :

Rgs_ // Régis Matthey

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2 réflexions sur “Dans la peau d’un photographe de presse

  1. Je ne suis pas complétement d’accord avec ta conclusion… En effet même si il est impossible d’interagir avec les joueurs lorsqu’ils sont au milieu du terrain il est passible de communiquer avec eux avant et surtout après le match

    Certaines photos sont donc « préparées », pour d’autres l’interaction et direct notamment au moment ou les joueurs fete un point ou une victoire aà proximité de toi … mais il faut avoir de la voix pour les interpeler …

    • Salut Pyrros,
      Peut-être que c’est moi qui avait une mauvaise approche, impressionné que je fut, mais je pense que les joueurs sont relativement peu abordable avant la rencontre et à la fin du match c’est plutôt droit à la salle de presse pour envoyer les photos à l’agence non?

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